Les chaussures encore couvertes de boue, les vêtements toujours mouillés des pluies incessantes, je suis rentré sur Montpellier comme prévu le lundi 8 janvier 2007 à 1h du matin. Excepté l’appareil photo et la caméra, le matériel ne semble pas avoir trop subi les trois cents kilomètres de terres écossaises. Trois cents kilomètres avec tantôt la fraîcheur du vent du nord ayant caressé plus tôt les icebergs du cercle polaire, tantôt la force chaotique du vent de l’ouest charriant encore les embruns de l’Atlantique. Trois cents kilomètres à traquer fantômes, dopplegangers et autres créatures de légende.

Breton de sang et de cœur, amoureux de vieux récits aux morales intrigantes, j’ai décidé d’aller écouter de plus près ces contes celtiques qui ont nourri les rêves et les cauchemars des petits. Ceux qui ont fait de leur narrateur des aventuriers bravant les plaines hantées et franchissant les rivières dissimulant d’enivrantes naïades. Peut-être en souvenir de ces années d’enfance passées dans le Finistère nord où je me délectais de l’univers des « bugale an noz » (enfants de la nuit), je voulais pour Noël 2006 étudier la survivance des légendes obscures au sein des Highlands, terres énigmatiques de l’Ecosse.
Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que les fées et les korrigans disparaissent des croyances populaires celtes. Victimes de la propagation de la foi chrétienne, ces génies du terroir, ces protecteurs de la nature se sont réfugiés sous les mégalithes et ont colonisé les marais et les rivages. C’est en conditions hivernales que j’ai décidé de partir à leur recherche, écouter transpirer la lande à cette époque de l’année où seuls les vents de l’arctique viennent battre la tourbe et la glaise. Je voulais ainsi revenir sur les traces des anciens rôdeurs des Highlands. Me hasarder en terrain obscur, seul et avec pour seule aspiration celle de découvrir, d’ouvrir les yeux. De me réveiller, un peu... Pas à pas, le bâton de noyer à la main, je me mets en route au cœur de l’hiver. Mon but : partir de la mer du nord et rallier l’océan atlantique à pied.
Il est 7h du matin, je suis le seul debout dans ce bed ‘n breakfast du bout du monde. Personne à l’accueil. Je laisse quelques billets derrière le comptoir et profite de la table du hall d’entrée pour ajuster les sangles du sac à dos avant de sortir. Il fait encore nuit et le vent glacial me réveille comme il se doit. Le sourire aux lèvres, je fais mes premiers pas sur le bitume. Ce n’est pas encore réellement le début du voyage. Je dois gagner avant cela le cap Duncansby Head, 5km plus loin. Rempart granitique contre la mer du Nord, cette « fin du chemin » comme l’appelle les locaux me plonge dans l’ambiance. L’herbe rase lutte contre les rafales, le sol dégueule ce qu’il peut des pluies précédentes et le vent me chante des notes de cornemuses. Je regarde une dernière fois au pied de la falaise. Les vagues se fracassent contre les écueils, la brume se lève avec le soleil, c’est l’heure. Nous sommes le vendredi 22 décembre, je me lance dans un vagabondage aventureux sur fond d’enquête mystique.
Je sais que cette première journée sera longue et terne, comme la route que je dois emprunter pour quitter les axes principaux et plonger comme il se doit au cœur des Highlands. C’est le dernier jour de travail pour les écossais avant les vacances de Noël, très importantes pour eux, et je les croise sur leur départ. Bien amicalement ils me saluent, sans vraiment comprendre ce que je fais ici. Leur accent me rappelle celui de mon grand-père lorsqu’il parlait breton. Ici pas de clôture autour du jardin, seulement un mur de pierres recouvertes de lichen. Je me sens à la maison. J’enfile les kilomètres cap sud-ouest et me divertis des boîtes aux lettres écossaises, toutes plus originales les une que les autres. Pour le moment les dieux sont avec moi, il ne pleut pas. J’en suis le premier surpris. Le jour passe au milieu des moutons et il est maintenant 15h30, le soleil décline déjà rapidement. Il doit me rester 30 minutes avant la nuit. Je m’empresse de trouver un lieu de bivouac. Le taux d’humidité étant autour des 85%, à peine ais-je sorti ma polaire qu’elle se trempe. Des gouttes de pluie me jouent un air de claquettes irlandaises sur la toile de tente et me rappellent que la douce journée hivernale d’aujourd’hui n’était qu’un sursis.
Noël approche. Les écossais sont euphoriques et l’on me crie des « merry christmas » du fin fond des plaines. Ils sont sur le perron de leurs maisons en lauze et m’envoient de grands gestes de soutien avant de rentrer rapidement se réchauffer près du feu. Je les vois emmitouflés dans leurs gros pulls en laine mérinos. D’ailleurs mes nuits sont moins solitaires que je pensais. Les centaines de moutons que je côtoie chaque jour n’ont de cesse de venir brouter l’herbe qui se trouve aux bords de la tente.
Les jours suivants ont été un cauchemar. La météo reste stable mais j’attaque la zone de marécage. Elle s’étend sur près de 130km. Deux petites mamies rencontrées quelques heures plus tôt, et auprès de qui je continuais mon investigation, veulent me dissuader d’y pénétrer :
- « On s’y enfonce jusqu’au genou. La brume y est trop épaisse, c’est impossible de s’orienter. Et puis c’est surtout la résidence des esprits hurleurs des Pictes ! »
Elles me racontent que certains éleveurs rejettent la mort de leurs chevaux sur leur dos. Laissés en pâturage au sein de propriétés immenses, certains d’entre eux s’aventurent dans les marais. Ils s’y enfoncent alors jusqu’au garrot, se débattent et meurent d’épuisement. Qu’à cela ne tienne, je sors la boussole et pénètre la brume. Je sais que j’ai intérêt de surveiller de près mon cap, sous peine de rater la forêt me permettant de rejoindre un chemin. Si je la rate, je suis bon pour 60km de marais. Ce calvaire durera deux jours et demi où parfois je progresserai à quatre pattes pour m’extirper de la vase. Ma vitesse de progression ne décollera pas des 13 km/jour pour 7 heures d’effort. Au passage je fais une halte sur le site mythique de Camster, perdu au milieu des marécages. Il y a de cela plus de 5 000 ans, les terres des Highlands étaient riches et fertiles. Les hommes du néolithique, éleveurs de moutons, s’installèrent sur ce plateau. En ces temps le climat était bon, avant la débâcle de l’âge de bronze. Arrivèrent ce qu’ils appellent ici les « heavy rains » (les pluies torrentielles). La légende raconte qu’à cette époque les hommes s’orientaient à l’aide du magnétisme terrestre, ondes pulsatiles de la mère Nature. Ils étaient alors capables de ressentir ces lignes invisibles qui zèbrent la surface du globe. Tels les oiseaux migrateurs, ils arrivaient ainsi à maintenir leur cap. Ils construisaient alors des sites de pierres levées afin de baliser les carrefours de ces chemins de traverse que l’on appelle aujourd’hui les lignes Ley. C’est pourquoi durant cet âge ancien fleurirent un peu partout en Europe les menhirs et les sites mégalithiques comme Carnac en Bretagne ou Stonehenge au Pays de Galle. Malheureusement le problème de l’approvisionnement et la lenteur du terrain m’obligent à redescendre vers la côte.
Une fois en bord de mer, j’ai pu retrouver une allure me permettant de rattraper mon retard. J’ai ainsi effectué près de 100km marchant tantôt sur le sable, tantôt sur l’herbe grasse. J’en profite pour scruter à la nuit tombée les plates-formes pétrolières illuminées sur la mer du Nord. Me voilà plongé en plein cœur des comtés de Caithness et de Sutherland. Ici la densité de la population est de 2 hab./km². Les Highlands se désertifient un peu plus chaque année. Cinquième roue du carrosse dans l’attelage politique britannique, ces terres du nord hostiles rapportent peu et coûtent cher. Un villageois m’expliquait qu’il était resté trois semaines sans téléphone avant que les telecom ne viennent réparer.
Cette partie du voyage sera la plus chaleureuse. Les écossais m’accueillent de façon exemplaire. Je peux ainsi faire sécher mes affaires pendant certaines pauses. Je prends plaisir à user mes godasses sur leurs chemins. Bon nombre d’entre eux se chauffent encore avec de la tourbe séchée, stockée sous forme de briques dans les jardins. Les écossais des Highlands, parias du gouvernement, défendent leur sol plus que quiconque. Et ils aiment le soir venu sentir leur terre brûlée dans le poêle. Mais je m’aperçois que les écossais d’aujourd’hui ne racontent plus de vieilles légendes à faire peur au coin du feu. La transmission orale se perd avec l’intensité de la foi. Il a été prouvé une corrélation entre la chute de fréquentation des églises et la cessation des récits des contes. La très grande majorité des écossais est toujours croyante, mais bien moins pratiquante. Toutefois ces légendes restent importantes dans leur cœur. Tout simplement parce que bon nombre d’entre elles font partie de l’histoire du pays. Les livres de fables et autres contes sont donc encore parmi les cadeaux les plus prisés pendant les périodes des fêtes de Noël.
Mais voilà que s’annoncent bientôt à l’horizon ces immenses vallées glaciaires, fierté des Highlands. Je commence par la vallée de l’Orrin où s’abattent sur moi la colère des dieux celtes. Les averses se déchaînent, se succédant de plus en plus vite, laissant de moins en moins de repos. Ce sera mon quotidien jusqu’à la fin de mon aventure. Fini la clémence d’un temps glacial mais sans pluies. A mesure que je file vers Fort Augustus, les arbres se font moins rares et plus robustes. Je me fraye un chemin au gré des combes et des cols venteux. Toute la force des Highlands explose ici. Du haut des crêtes je scrute les ruines d’obscurs châteaux chargés d’histoires. Je me pose là. Sous la pluie battante, le cul dans un tapis de fougères, j’admire les couleurs changeantes du ciel au dessus de l’horizon de bruyère. Et j’écoute les plaintes du vent fredonner un air de vieux berger, joueur de fifre, contant les sombres récits des clans d’antan.
On ne peut que s’incliner fasse à la force des éléments réunis. Alliées au vent, l’eau et la glace ont ici sculpté un paysage unique. Les Highlands ont eu leurs flans écorchés au couteau. Je pense à mes élèves des écoles primaires de la ville de Juvignac, mon partenaire dans cette aventure. Dans quelques mois j’interviendrais dans leur classe pour leur présenter ce voyage et ainsi les sensibiliser sur l’ensemble des alertes écologiques. Vouloir conserver la beauté de ces lieux sera mon meilleur argument.
J’ai enfin la joie de cheminer par delà les forêts épaisses. Les écossais ne sont pas de férus de marche et il est rare de trouver un sentier qui traverse plusieurs vallées. Je dois souvent consulter ma large carte bien imprécise car couvrant l’ensemble du nord de l’Ecosse. Il m’arrive alors de me retrouver dans des bois au large feuillage me plongeant quasiment dans l’obscurité, au point de devoir allumer ma lampe frontale. Le sol y est recouvert d’une épaisse mousse gorgée d’eau. Mes pas sont silencieux mais mon sac pète les branches basses comme des pétards. Je me doute que je ne croiserais plus de cerfs comme les jours précédents. Immobiles, les torses bombés, ils me toisaient d’un regard dégageant toute l’énergie des fiers guerriers en kilt, tel le héros national William Wallace.
Les jours passent, le Loch Ness se rapproche et son Great Glen Way avec lui (l’un des quatre sentiers de grande randonnée : 113km). Je vais le rejoindre et le suivre jusqu’à la fin de mon périple. Cette partie est très symbolique dans ce voyage car ce chemin représente la ligne imaginaire reliant Inverness, capitale des Highlands, à Fort William en longeant le Loch Ness. Cette même ligne marque une différenciation sociale forte dans ce pays. En dessous vous n’êtes qu’un « simple » écossais, au dessus vous êtes un highlander…
Je me laisse alors guider le long du canal calédonien. Nous sommes le 5 janvier et une fois n’est pas coutume, je décide de dormir en camping pour ma dernière nuit, près de Gairlochy. Les habitants me disent qu’il est fermé à cette époque de l’année, personne ne randonne. Je frappe à la porte de ce qui semble être l’accueil. Une femme m’ouvre et me demande ce que je veux. Je lui explique, juste un emplacement pour la nuit. Elle reste muette. La température est proche de 0°C, il pleut des trombes, je suis en train de prendre 20L d’eau seconde sur le casque et elle reste là, pantois. Elle finit par s’en retourner. C’est son mari qui apparaît peu après :
- « Vous êtes perdu ???... »
Non mon brave… Le proprio me regarde, sourit et me dit :
- « Vous êtes le premier visiteur de l’année. Bienvenu en Ecosse. Choisissez l’emplacement qu’il vous plaira ! »
- « Combien vous dois-je pour la nuit ? »
- « Joyeux Noël !!!... »
Mais voilà que se profilent déjà au loin Fort William et son bras d’océan. Telle la banderole de fin de course, je touche la stèle d’arrivée du Great Glen Way, en plein centre-ville et à 60m d’un bâtiment de restauration rapide au logo jaune, me ramenant bien malgré moi dans le monde moderne.
Effectuer ce voyage en pleine période de Noël était l’idéal. Des journées courtes et faisant rapidement place à une lune proche de l’horizon donnaient le ton. Les écossais sont de grands nostalgiques, attachés à leurs racines. Ces contes et légendes hérités des Pictes sont le reflet de leur culture et un des vecteurs des valeurs sociales de ce peuple. Transmis de génération en génération, ces récits traditionnels sont encore plus vivaces dans les sociétés rurales. Appartenant à ce que l’on appelle la « littérature orale », ces histoires extraordinaires se sont diffusées à travers le temps et l’espace par les marins, les marchands, les soldats et bien entendu les rôdeurs le long des grands axes commerciaux et de pèlerinage. La survivance qui persiste encore aujourd’hui se trouve principalement accompagnée de notes de musique et de vieux dialectes. L’apprentissage du gaélique et des antiques instruments de musique (comme la cornemuse) s’effectue par le biais de vieilles chansons d’antan, clamant les anciennes légendes des Highlands. C’est donc en colporteur de « chantefables » populaires emmagasinées dans la mémoire des landes que j’ai parcouru l’Ecosse. Quinze jours m’auront été nécessaires pour défier les esprits hurleurs et me jouer des facéties des korrigans et autres lutins. Quinze jours pour faire face au vent glacial, faire fi des pluies torrentielles et faire foi du chemin indiqué par ces petits êtres, progénitures des fées.